Du 5 au 11 juin 2019 à l’Apollo Ciné 8

Par Christelle, le 5 juin 2019

A l’Apollo Ciné 8 cette semaine, du 5 au 11 juin 2019,  Santiago Italia de Nanni Moretti, Los Silencios de Beatriz Seigner, et toujours El Reino de Rodrigo SorogoyenDouleur et gloire de Pedro AmoldovarLes plus belles années d’une vie de Claude Lelouch au tarif Rochefort sur Toile : 6€ toutes les séances.

Pour vos agendas : Prochain apéro-ciné : mercredi 5 juin à 19 h, à La Terrasse Colbert, Place Colbert.
Thème de la soirée : La plage et la mer dans les films d’animation, en pré-embule à la soirée Ciné-Lecture du 27 juin « le Monde Imaginaire de Jean-François Laguionie ».

Santiago Italia

Documentaire italien de Nanni Moretti (1h20)

Synopsis

Après le coup d’État militaire du général Pinochet de septembre 1973, l’ambassade d’Italie à Santiago (Chili) a accueilli des centaines de demandeurs d’asile. À travers des témoignages, le documentaire de Nanni Moretti raconte cette période durant laquelle de nombreuses vies ont pu être sauvées grâce à quelques diplomates italiens.

Séances en Version Originale (VO)

Mer. 5 Je. 6 Ve. 7 Sa. 8 Di. 9 Lu. 10 Ma. 11
18h10 18h10 18h10 18h10 18h10 18h10 18h10

La critique par Mathilde Blottière,
Télérama  (TTT)

Artistes, ouvriers, enseignants… des Chiliens se souviennent devant Nanni Moretti de l’Italie qui les avait accueillis après le coup d’Etat de Pinochet.

Que reste-t-il de l’Italie des années 1970 ? De ce pays qui avait accueilli à bras ouverts les communistes et socialistes chiliens fuyant la répression de Pinochet ? Rien, ou si peu, répond Nanni Moretti dans ce beau documentaire, à voir aussi comme un portrait en creux de l’Italie d’aujourd’hui. Ou plutôt de ce qu’elle n’est plus, gouvernée par une alliance de populistes et d’extrémistes de droite qui regardent passer (ou couler) les bateaux de migrants sans lever le petit doigt. Au fil des récits d’une vingtaine de témoins, Santiago, Italia raconte cet épisode de solidarité entre deux peuples : après le putsch contre Salvador Allende, l’ambassade italienne à Santiago est restée ouverte, sauvant des centaines de demandeurs d’asile dont la plupart ont fini par faire leur vie en Italie. Sous le regard bienveillant de l’auteur de Journal intime, des artistes (Carmen Castillo, Patricio Guzmán), des entrepreneurs, des ouvriers, des avocats, des enseignants ou encore des diplomates livrent leurs souvenirs, en italien ou en espagnol. Les images d’archives restituent aussi cette période rouge et noire. Mais ce sont leurs paroles, habitées et pleines d’émotion, qui donnent le plus de vie et de chair à cette épopée militante.

Tous disent « l’expérience merveilleuse » que fut le Chili de l’Unité populaire, le réveil brutal dans un « pays atroce », où la nouvelle vie des révolutionnaires d’hier consiste à « rester enfermé », ou évoquent le procès en incompétence d’Allende par des médias que téléguident la droite et les Américains. Racontant ses quarante-cinq jours de torture dans la sinistre villa Grimaldi, une femme se souvient avoir conseillé à une détenue de ne pas parler car le remords, contrairement à la douleur physique, ne s’arrête jamais. Une autre, dénoncée sous la torture, souffle : « Si l’aveu d’un camarade a pu faire cesser sa souffrance, alors il a bien fait de parler. » Puis vient l’évocation heureuse, souvent drôle de la vie au sein de l’ambassade italienne : le grand salon transformé en dortoir, les va-et-vient permanents entre l’étage des femmes et celui des hommes, les enfants jouant « au réfugié et au gendarme » au bord de la piscine… Cette parenthèse étrange d’un exil en son propre pays prend fin avec le départ des réfugiés pour l’Italie, l’un des seuls pays d’Europe de l’Ouest à ne pas avoir reconnu la junte. Le film s’achève sur cette phrase, terrible, de l’un des ex-réfugiés, accueilli et intégré il y a fort longtemps par un autre pays que le sien : « Quand je suis arrivé en Italie, le pays ressemblait à celui qu’Allende avait rêvé. Aujourd’hui, elle me fait penser à ce que le Chili a de pire. »

Los silencios

Drame colombien, brésilien de Beatriz Seigner (1h29)

Synopsis

Nuria, 12 ans, Fabio, 9 ans, et leur mère arrivent dans une petite île au milieu de l’Amazonie, aux frontières du Brésil, de la Colombie et du Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien, dans lequel leur père a disparu. Un jour, celui-ci réapparait mystérieusement dans leur nouvelle maison.

Séances en Version Originale (VO)

Mer. 5 Je. 6 Ve. 7 Sa. 8 Di. 9 Lu. 10 Ma. 11
20h30 15h50
20h30
15h50
20h30
20h30 11h15
20h30
20h30 15h50
20h30

L’avis du « Monde » : à voir

Habité par les mille murmures et frissonnements secrets qui entourent le fleuve Amazone, le second long-métrage et première incursion dans la fiction de la réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, se fonde sur deux réalités concomitantes. Tout d’abord, l’afflux vers le Brésil de réfugiés colombiens fuyant les conflits armés qui opposent continûment les guérillas révolutionnaires, l’armée étatique et les groupements paramilitaires (et ce en dépit du désarmement des FARC en 2017). Ensuite, la position sur leur route de la « isla de la Fantasia », territoire insulaire et insolite situé à la triple frontière de la Colombie, du Pérou et du Brésil. Beatriz Seigner s’inscrit à l’intersection de ces situations humaines et géographiques pour construire une étonnante fiction transfrontalière, en bascule entre les espaces et les temps.

Amparo (Marleyda Soto) a fui la Colombie et laissé derrière elle un mari mort dans la rébellion, pour débarquer sur l’île de la Fantasia avec sa fille, Nuria (Maria Paula Tabares Peña), et son fils, Fabio (Adolfo Savilvino). Recueillie par une aïeule, elle doit désormais se reconstruire une existence : s’installer dans un cabanon, mettre ses enfants à l’école, engager des démarches juridiques pour obtenir dédommagement, trouver du travail, s’intégrer dans une nouvelle communauté. Mais, bientôt, son mari, Adam (Enrique Diaz), réapparaît auprès d’elle et de ses enfants, présence familière et intermittente qui semble ne les avoir jamais quittés. Il se trouve en effet que Fantasia n’est pas exactement une île comme les autres, mais une sorte de portail sur l’au-delà où les fantômes de passage, guidés par le fleuve, peuvent momentanément cohabiter avec les vivants.

Los Silencios tresse ainsi cette belle idée d’une île qui pourrait être tout autant une passerelle entre les pays qu’entre les mondes. Avec son réalisme anthropologique, privilégiant les plans longs et les cadres larges, replaçant les personnages dans la topographie de l’île (ses habitations sur pilotis, son réseau de palissades, ses toitures de tôle rouillée, ses friches et l’omniprésence des eaux fluviales), le film se laisse infiltrer presque imperceptiblement par un fantastique qui se fond dans l’ordinaire, comme s’il n’était qu’un autre versant de la réalité (il s’agit moins de surnaturel que de « sous-naturel »). Ainsi, les fantômes venant sur l’île ne se distinguent-ils en rien des vivants, mais discutent et interagissent avec eux, comme si de rien n’était. Avec une sobriété remarquable et une touche de roublardise, le film se garde bien de les désigner comme tels, livrant le spectateur à une ambiguïté flottante (les visites du père sont-elles réelles ou fantasmées), cheminant pas à pas vers une révélation bouleversante, qui redéfinit jusqu’au statut des personnages.

Derrière l’installation d’Amparo, qui recouvre aussi un processus de deuil, se dessine en filigrane la situation de Fantasia, sorte d’hétérotopie ou d’intermonde à l’avenir incertain. Une scène d’assemblée villageoise révèle une île convoitée et menacée par les promoteurs immobiliers (on prévoit d’y construire un casino pour développer le tourisme). A quoi répond une seconde scène, très belle, à l’autre bout du film : une autre délibération publique, mais cette fois entre les vivants et les morts, auprès desquels on prend conseil ou des messages à transmettre. Beatriz Seigner a alors cette idée simple et belle d’orner finalement les revenants de marques phosphorescentes, évoquant parfois les peintures rituelles des Indiens autochtones. Les fantômes ne renvoient alors plus seulement au conflit armé colombien, mais retracent toute une lignée de massacres et d’injustices ayant ensanglanté ces terres à travers les âges. Leurs parures illuminées, cortège coloré au cœur de la nuit, parachèvent la belle sensibilité dont le film fait preuve pour les luminosités vacillantes et les clairs-obscurs.

On comprend alors un peu mieux ce que peuvent désigner les « silences » qu’évoque le titre : tous ces frémissements imperceptibles de l’univers sensible – un souffle, une lueur, un écho, une latence – comme autant de brèches à travers lesquelles les morts innombrables ne cessent de se rappeler à nous. L’absence singulièrement habitée qui nous les rend intimement présents.

El Reino

Drame policier espagnol de Rodrigo Sorogoyen, 2h11

Synopsis

Manuel López-Vidal est un homme politique influent dans sa région. Alors qu’il doit entrer à la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal.

Séances en Version Originale (VO)
Mer. 5 Je. 6 Ve. 7 Sa. 8 Di. 9 Lu. 10 Ma. 11
17h50 17h50 17h50 17h50

La critique de Jacques Morice, Télérama (TTT)

La caméra de Rodrigo Sorogoyen suit un homme politique espagnol soupçonné de corruption. Il signe un film survolté, un thriller original où la morale est laissée de côté .

« Du calme, du calme ! » L’exhortation revient comme un leitmotiv au cœur des empoignades et autres prises de bec qui parsèment ce film survolté, où les esprits s’échauffent vite. La raison en est le branle-bas qui secoue un grand parti politique d’Espagne, dont plusieurs leaders sont soupçonnés de corruption. Parmi eux, Manuel López-Vidal (Antonio de la Torre, impressionnant de puissance mesurée, de froide dé­termination), un cadre influent, bien coiffé, costume cintré, tiré à quatre épingles. C’est le dauphin possible d’un président de région, avec lequel on le voit déjeuner au tout début du film. L’été resplendit, le soleil brille encore. Dans ce restaurant de bord de mer, il y a toute la garde rapprochée, une joyeuse bande de dirigeants arrogants, un brin grossière, clinquante, ivre d’impunité. Bientôt, la nouvelle tombe dans les médias. Manuel est à son tour dans le collimateur de la justice. Loin de faire profil bas, le vaniteux ne veut pas se laisser faire, il attaque presque pour mieux se défendre. Il sonde ses proches, questionne, rompt avec certains, pactise, menace. La caméra le colle de près ou le suit à distance, sans jamais le lâcher. Et ce jusqu’au dernier plan. Tout est vécu et montré de son point de vue, de sa logique à lui. Etre en symbiose avec cet homme véreux, voir le mal de l’intérieur, voilà l’audace d’El Reino(« le règne »), thriller original qui se distingue du réquisitoire confortable. Si Rodrigo Sorogoyen relève si bien le défi, c’est aussi parce que la corruption en question s’est insinuée un peu partout, qu’elle ronge aujourd’hui de larges pans de la société. Une corruption tout autant psychologique et morale que politique.

Un monde glaçant et grotesque

Le film raconte un engrenage infernal. D’autant plus captivant que Manuel bataille toujours, qu’il avance ou dégringole — s’arrêter, ce serait mourir. Il se montre un fin tacticien doublé d’un bluffeur-né, dont le pouvoir de persuasion semble sans limite. Il raisonne et agit vite, c’est son talent d’homme politique. C’est aussi sa drogue, et le film, nerveux, percutant, est au diapason exact de cette rapidité d’exécution phénoménale. De réunions avec les cadors du parti aux divers conciliabules, les situations s’enchaînent fissa, les dialogues fusent. Tout paraît réaliste, juste, rigoureux, alors même que règne l’implicite, que des enjeux nous échappent parfois, qu’on ne sait plus qui est loyal, qui est traître. El Reino, c’est sa force, laisse des zones d’ombre, cultive savamment l’ellipse et ne dit rien de la couleur du parti. Ce ne sont pas les doctrines ou les programmes qui sont décrits, mais les rouages d’une politique vidée de son sens. La mécanique implacable d’un système qui abolit toute amitié, transforme les alliés d’hier en ennemis d’aujourd’hui et vice versa, fait primer les intérêts particuliers sur l’intérêt général. Un monde glaçant et tendu. Parfois grotesque aussi, proche de la bouffonnerie. Lors d’une perquisition chez lui, Manuel sait qu’il risque gros. Il doit absolument emporter avec lui une clé USB, dont le contenu peut lui servir de moyen de chantage. Il essaie de la faire passer dans sa chaussure, il est pris sur le vif, comme un petit garçon pathétique. Inversement, c’est lui, plus tard, qui piège l’un de ses complices, Cabrera, sorte d’Arlequin en transe, perché sur son balcon, dans une scène d’anthologie. Où, ignorant qu’il est enregistré, ce dernier lâche tout ce qu’il devrait taire. Le théâtre de la politique, ses jeux de masques, ses fourberies, ses tartufferies, voilà aussi ce que le film révèle habilement.

Reste à comprendre ce qui entraîne Manuel. Le refus orgueilleux de la capitulation ? La volonté de faire payer tous ceux qui l’ont lâché ? Ou la simple fuite en avant ? Dans le dernier tiers, le piège se renfermant de plus en plus, le cinéaste orchestre avec brio un crescendo de tension hallucinante. D’un braquage surréaliste dans une villa à une course-poursuite automobile dans la nuit tous feux éteints, l’action s’emballe et nous cloue au fauteuil. On n’aurait pas cru être capable d’épouser la peur de ce genre de tricheur. Ni d’être finalement aussi désarçonné par les questions sans réponse qu’il laisse derrière lui.

Douleur et gloire

drame espagnol de Pedro Almodóvar , 1h52 (vost)

Synopsis

Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner

Séances en Version Française (VF)
Mer. 5 Je. 6 Ve. 7 Sa. 8 Di. 9 Lu. 10 Ma. 11
18h 18h
Séances en Version Originale (VO)
Mer. 5 Je. 6 Ve. 7 Sa. 8 Di. 9 Lu. 10 Ma. 11
17h50 17h50 17h50 17h50 17h50

La critique de Elisabeth Franck Dumas, Libération

Un homme d’âge mûr, entre deux eaux. Voilà le programme de Douleur et Gloire. Il est annoncé dès le premier plan du film de Pedro Almodóvar : Salvador, cinéaste fameux en panne d’inspiration, lévite dans une piscine. Les deux eaux qui l’entourent pourraient s’appeler douleur et gloire, ou passé et présent, ou comédie et drame. Il n’y a pas à choisir : tout marche avec tout, dans ce grand bordel qu’est la vie, tout comme jadis, dans le cinéma de son enfance, l’odeur de la pisse se mêlait à celle du jasmin. Mais Douleur et Gloire n’est pas la cathédrale baroque et hystérique qu’on pourrait attendre d’un film avec un tel titre, d’un tel cinéaste. Non, si Pedro Almodóvar n’a pas eu peur de se frotter ici aux grands totems, la vie et l’œuvre, le désir et la création, la réalité et la fiction, il l’a fait avec un calme et une évidence qui ont quelque chose de stupéfiant, faisant de ce film l’un de ses meilleurs, et de ses plus autobiographiques.

Névroses : Douleur et Gloire décrit le retour à la vie d’un homme à qui Antonio Banderas prête ses traits, et Almodóvar ses névroses (autant que ses habits). Mais qu’on se rassure encore : il n’a rien de narcissique ni de complaisant. Il est, plutôt, d’une humanité telle qu’il ménage à chaque rôle, du médecin se penchant sur la kyrielle de maux dont est atteint Salvador (migraines, lombalgies, acouphène, dépression, addiction…) jusqu’à sa mère mourante lui assénant sans aigreur quelques terribles reproches, une épaisseur et une dignité auxquels les comédiens, tous exceptionnels, donnent magnifiquement corps.

Lorsqu’on rencontre Salvador, il est dans cet état quasi catatonique où l’ont plongé la mort de sa mère et une opération du dos. C’est un de ses vieux films au titre programmatique, Sabor, présenté à la Cinémathèque de Madrid, qui va le remettre sur le chemin de la vie, chemin dont les diverses stations n’auront rien de catholique : découverte de l’héroïne, qui s’avérera machine à ressouvenir, retrouvailles avec un comédien jadis détesté, puis avec un amant adoré (l’occasion d’un magnifique baiser de retrouvailles et d’adieux) et, enfin, remémoration du tout «premier désir», enfoui, dont le surgissement va permettre à Salvador de reprendre pied. Des scènes de jeunesse ponctuent ces embardées, et elles ont dès le départ la saveur idéale de l’enfance – la jeune mère a les traits de Penélope Cruz, qui elle-même ressemble à Sophia Loren, et le lavage du linge au bord de la rivière est l’occasion d’une superbe scène de chant qui s’affiche d’emblée comme moment de cinéma.

Drogue et baisers : La remémoration n’est autre que le premier moment de la création, et il ne s’agira pas ici de démêler réalité et fiction – qu’importe ce qui vient de la vie du cinéaste, meubles, tableaux, vêtements, chevelure, et ce qu’il a inventé, le plus intéressant se trouve toujours à la croisée des deux. Par exemple : cette incroyable maison troglodyte où l’enfant habite avec ses parents. Elle signifie que l’enfance est un territoire souterrain et légendaire, et ses murs lumineux sont de chaux, blancs comme des écrans de cinéma. Ils seront le creuset de projections enfantines, et la boucle se bouclera gracieusement jusqu’à l’écran vide des films à venir, écrans blancs comme on dit page blanche, que Salvador, bercé de mots et de manque, s’emploiera à emplir. Dans une série de mises en abyme bouleversantes, ce sera son comédien, Alberto, qui, s’emparant d’un texte de Salvador, viendra se poster devant un autre écran blanc, hissé sur une scène de théâtre, pour dire l’histoire de son ami, avant que Salvador à son tour ne parvienne à l’habiter, cet espace, dans le tout dernier et sublime plan du film.

Les souvenirs circulent d’un corps à l’autre, la drogue et les baisers s’échangent, les objets se lèguent, les vérités se disent, avec une générosité redoublée à l’image par l’échange miraculeux opérant entre Banderas et Almodóvar, le comédien donnant vie au cinéaste et complice de toujours sans jamais le singer. C’est ainsi que Douleur et Gloire touche à l’universel : se livrant à l’archéologie à ciel ouvert d’une conscience, il ne fait rien d’autre que nous enjoindre à faire de même. A l’image de Salvador qui, enfant, apprit à écrire au premier objet de son désir en lui tenant la main, peut-être nous prend-il aux tripes pour nous engager à devenir, nous aussi, les modestes auteurs de nos propres vies.

Louis Guichard, Télérama : (On aime passionnément)

Un cinéaste vieillissant se plonge dans les méandres de son passé… Autobiographie ou fiction ? L’Espagnol brouille les pistes autant qu’il se dévoile. Avec brio.

C’est une affaire d’hommes, bien davantage que dans la plupart des films de Pedro Almodóvar. Mais pour le cinéaste, un homme est d’abord un fils. Les premiers souvenirs qui assaillent Salvador (Antonio Banderas) le ramènent ainsi à son enfance, dans une Espagne rurale et ensoleillée, auprès de femmes — dont sa mère bien-aimée (Penélope Cruz) — qui lavent le linge au bord d’une rivière. Images idylliques de joie de vivre, d’innocence et de nature. Portrait d’une mère en infatigable travailleuse, aimante, digne et radieuse, malgré la pauvreté : le tableau est peut-être trop beau pour être vrai.

La limpidité, la luminosité de ces scènes peuvent tromper ou aveugler. Il en va ainsi de la mise en scène d’Almodóvar et de son écriture. Le film commence dans la plus grande simplicité, en s’attachant à un alter ego évident de l’auteur, ce Salvador vieillissant, reclus dans la pénombre de son luxueux appartement madrilène. Diminué par les souffrances physiques (asthme, migraines, arthrose, acouphènes…), cerné par la nostalgie et la tristesse, il ne se sent plus la force d’exercer pleinement son métier de cinéaste et, donc, ne trouve plus de sens à sa vie. Impossible de deviner, alors, quelle direction va prendre Douleur et gloire, ni quel en sera le sujet : ce brio de narrateur imprévisible demeure une rareté. Quand Salvador retrouve l’un de ses acteurs d’il y a trente-deux ans, pour une présentation à la Cinémathèque, l’énigme se renforce : l’ancien interprète, toxicomane et éteint, semble voué à rester un passeur dans cette histoire. Mais le passeur de quoi ?

Ce dessein qui se dérobe, cette fausse transparence et ces mystères tiennent, pour beaucoup, au jeu spécial auquel Almodóvar s’adonne cette fois-ci : brouiller la frontière entre l’autobiographie et l’autofiction. Salvador dit, à propos d’un scénario abandonné dans son ordinateur : « C’est un texte où je fais des aveux, alors que je ne veux pas qu’on m’identifie. » Douleur et gloire étincelle par le choc de deux désirs contraires d’Almodóvar : celui de se raconter, sur un mode quasi testamentaire, et celui de rester à jamais secret, protégé par la fiction et l’imaginaire. L’exemple le plus frappant, et le plus beau, concerne cette mère vénérée, qui traverse tout le film, à des âges différents, et qu’on verra, selon les scènes, avec des yeux marron ou très clairs… Et capable, sur le tard, de cette sentence terrible : « Tu n’as pas été un bon fils. »

La vie d’Almodóvar, en fait, se confond avec sa filmographie. C’est pourquoi défilent non seulement des acteurs familiers (y compris la discrète Cecilia Roth), mais aussi des reflets émouvants de Volver (hymne à la mère, déjà jouée par Penélope Cruz). Ou de La Mauvaise Education : enfant, Salvador, scolarisé chez les religieux, devient le soliste délicat de la chorale, mais, ici, sans la terreur sourde du film de référence. Ces scènes, à la fois proches et dissemblables de leur original, ajoutent au trouble : outre l’écart possible entre la réalité et son double cinématographique, voilà l’écart qui sépare les différentes reconstitutions d’un même souvenir.

Au cœur de ce système d’échos et de réminiscences, le cinéaste ménage des moments inédits, exceptionnels. Salvador reçoit la visite de l’homme qui fut son grand amour, des décennies auparavant. Leur conversation, entre retrouvailles et adieux, et leur baiser d’anciens amants resteront parmi les plus grandes scènes du maître, dont l’art atteint alors à une sobriété déchirante. Douleur et gloire remonte aussi à la découverte de sa sexualité, par le héros, encore enfant. Le décor inouï, une caverne aménagée en logement, la lumière blanche qui tombe directement du ciel par une ouverture dans la roche et l’évanouissement de l’enfant devant la nudité entraperçue d’un ouvrier concourent à un sommet de cinéma, à la fois mental et charnel. Pour boucler la boucle, ce souvenir inspirera à Salvador un projet intitulé El primer deseo (« Le Premier Désir »)… Deseo, comme la société de production d’Almodóvar, créée à ses débuts, avant la gloire.

Les plus belles années d’une vie

Comédie dramatique de Claude Lelouch (1h31)

Synopsis

Ils se sont connus voilà bien longtemps. Un homme et une femme, dont l’histoire d’amour fulgurante, inattendue, saisie dans une parenthèse devenue mythique, aura révolutionné notre façon de voir l’amour.
Aujourd’hui, l’ancien pilote de course se perd un peu sur les chemins de sa mémoire. Pour l’aider, son fils va retrouver celle que son père n’a pas su garder mais qu’il évoque sans cesse. Anne va revoir Jean-Louis et reprendre leur histoire où ils l’avaient laissée…

Séances en Version Française (VF)
Mer.5 Je.6 Ve.7 Sa.8 Di.9 Lu.10 Ma.11
13h30 13h30
16h05
13h30
17h50
16h05 11h15
13h30
13h30 13h30
16h05

La critique par Odile de Plas, Télérama :

Filmer, cinquante-deux ans plus tard, un très vieil homme et une très vieille femme au son de « chabadabada » ? Claude Lelouch n’a plus peur de rien, il l’avoue lui-même : venu un certain âge, on peut tout oser… Alors pourquoi ne pas réunir à nouveau les quatre acteurs de son plus gros succès, Un homme et une femme (1966), Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée mais aussi les enfants d’alors, Souad Amidou et Antoine Sire ? La plus grande qualité de Lelouch, c’est certainement son amour du cinéma et son envie de le partager. Ce nouveau film, par-delà les années, est un vibrant hommage au septième art. A tout un cinéma, une génération, qui est en train de disparaître. Car Trintignant, c’est bien sûr le Jean-Louis du film matrice, mais c’est aussi Michel dans Et Dieu créa la femme (de Roger Vadim) et Roberto dans Le Fanfaron (de Dino Risi). Et Anouk Aimée (Anne), c’est aussi la Maddalena de La dolce vita (de Federico Fellini) et la Lola de Jacques Demy… Tous ces visages s’entrechoquent avec les extraits, nombreux, du film de 1966 : un demi-siècle de cinéma défile, sur une musique de Francis Lai. Claude Lelouch joue de cette nostalgie, en parfait maître de cérémonie.

La première scène est tragique : un lent mouvement de caméra nous rapproche de Trintignant, tout recroquevillé sur sa chaise roulante, dans une maison de retraite. Pour le secouer, son fils va chercher celle qu’il n’a jamais oubliée, Anne. On attend avec impatience et crainte la scène des retrouvailles. Lelouch a alors une idée aussi pudique que féconde : Jean-Louis ne la reconnaît pas et raconte à cette étrangère le souvenir de son amour passé. Difficile de retenir son émotion… Mais l’humour et une vivifiante lucidité évitent le naufrage, quand Trintignant se dit qu’Anne « doit être vieille et moche comme moi » ou lorsqu’il s’énerve, après l’avoir enfin reconnue : « Mais pourquoi vous faites plus jeune que moi ? » Et, dans un sourire canaille, il rajeunit soudain en avouant, charmeur : « Vous savez, j’étais joli quand j’étais jeune… » Alors, même si Lelouch a toujours un drôle de goût en musique (pourquoi Calogero ?), on lui pardonne ses aphorismes et ses couchers de soleil trop rouges, car il nous offre un moment unique. Un émouvant flash-back sur toute une vie de cinéphile.

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