Du 19 au 25 juin 2019 à l’Apollo Ciné 8

Par Sophie, le 19 juin 2019

A l’Apollo Ciné 8 cette semaine, du 19 au 25 juin 2019,

A l’Apollociné8  cette semaine , au tarif Rochefort Sur Toile :

Bientôt, à ne pas manquer  :  soirée Ciné-Lecture  le 27 juin  à 20h15

« Rivages Imaginaires de Jean-François Laguionie ».
 
en présence de J.F Laguionie et de D.Frot

Parasite

Thriller de Bong Joon-Ho, 2h12

Palme d’Or 2019, Cannes

film avec avertissements

Résumé

Toute la famille de Ki-taek est au chômage, et s’intéresse fortement au train de vie de la richissime famille Park. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les Park. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne…

Séances en Version Originale (VO)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
15h20 15h20 15h20 15h20 10h50 15h20 15h20
19h45 19h45 19h45 19h45 15h20 19h45 19h45
19h45

La critique de Jacques Morice, Télérama (on adore) :

Le fils d’une joyeuse famille au chômage est engagé auprès d’une famille richissime. Entre film d’horreur, farce populaire terrifiante et manifeste libertaire, le cinéaste coréen a reçu la Palme d’or au Festival de Cannes 2019.

Ils sont quatre à vivre dans un sous-soI miné par l’humidité, où sont entassés en piles hautes des cartons à pizzas. Ils vivotent en vérité, se débrouillant comme ils peuvent, avec des petits boulots et toutes sortes de combines. Il y a les parents et leurs enfants, deux jeunes adultes, tous au chômage. De quoi faire pleurer dans les chaumières ? Pas vraiment. Car une bonne humeur règne au sein de cette famille unie de gentils profiteurs, qui prend somme toute la vie du bon côté, trinquant volontiers tous ensemble dès qu’une bonne opportunité se présente à eux. Justement, il y en a une. Le fils a été recommandé par un ami pour assurer des cours particuliers d’anglais à la jeune fille d’une famille richissime. Il s’y rend. La maison est une merveille d’architecture. C’est d’abord une gouvernante qui le reçoit. Puis il voit la mère, très chic, aimable mais aussi un peu lunaire. Il est engagé.

Pour la suite, on s’interdit d’en dire plus, au risque de spoiler. Et Dieu sait que des surprises et des retournements de situations (notamment un twist dément, au mitan exactement), ce sixième film de Bong Joon-ho (Memories of murder, The Host, Snowpiercer…), grand de Corée, en regorge. Servi par un scénario extrêmement habile et original (coécrit par le cinéaste lui-même, avec Han Jin-won), Parasite est une sorte de thriller socio-politique dont la conduite du récit laisse pantois. Est-ce d’ailleurs un thriller ? On pourrait aussi parler de farce (il y a des moments de grande bouffonnerie), de terreur, d’allégorie sur l’atomisation violente de la Corée ou de manifeste en forme de noyautage libertaire.

Engrenage captivant qui tient de la partie de cache-cache

Le mélange des genres, les ruptures de ton, Bong Joon-ho les orchestre brillamment, avec un souci plastique et cinématographique viscéralement attaché à l’exigence d’un cinéma populaire. On emploie « viscéralement » à dessein, car le film déploie une symbolique très forte autour du tréfonds des êtres et de la société, de ce qui est enfoui, souterrain, de ce que l’on ne veut plus voir ou de ce qu’on dissimule honteusement. De la misère et des humiliations, qui finissent toujours par remonter à la surface et nous exploser en pleine gueule. Le cinéaste tire la sonnette d’alarme, mais en stimulant l’imaginaire, à travers un engrenage captivant qui tient de la partie de cache-cache.

Où les riches, qui masquent leur morgue derrière un excès de délicatesse, et les nécessiteux, se confrontent, s’entrecroisent et sont parfois mis en miroir. L’égoïsme touche aussi la famille des parasites, laquelle se retrouve aussi menacée d’explosion. Le film sonde à travers elle les thèmes de la paternité (défaillante ou non), de la fraternité et de la reproduction, non sans parfois retrouver quelques points communs avec Une affaire de famille, de Kore-eda. Comme lui, Parasite fait d’ailleurs partie de ces rares films qu’on serait prêt à recommander à tout le monde, cinéphiles ou non. Vous l’aurez compris, voilà un film riche et foisonnant, qui a bien mérité le prix suprême du Festival de Cannes.

Nevada

Drame franco-américian de Laure de Clermont-Tonnerre, 1h36

Synopsis

Incarcéré dans une prison du Nevada, Roman n’a plus de contact avec l’extérieur ni avec sa fille… Pour tenter de le sortir de son mutisme et de sa violence, on lui propose d’intégrer un programme de réhabilitation sociale grâce au dressage de chevaux sauvages. Aux côtés de ces mustangs aussi imprévisibles que lui, Roman va peu à peu réapprendre à se contrôler et surmonter son passé.

Séances en Version Française (VF)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
13h30 13h30 13h30 13h30 13h30 15h45 13h30
20h20 15h35 20h20 15h35 20h20 15h45
20h20 22h30 20h20
22h30
Séances en Version Originale (VO)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
15h35 15h35 11h00 18h00 20h20
20h20

CritiqueFilm.fr : L’homme est un animal comme les autres

Depuis le rôle qui l’a révélé en 2012 dans Bullhead de Michaël R. Roskam, Matthias Schoenaerts enchaîne les interprétations musclées de têtes brûlées. Rien de mal à cela, puisque l’acteur belge maîtrise parfaitement cet emploi et le perfectionne progressivement au fil de ses films. Ainsi, le prisonnier qu’il incarne dans Nevada est initialement l’exemple presque caricatural du condamné à perpétuité qui n’a plus rien à foutre de quoique ce soit, une brute murée dans son mutisme qui ne fait preuve d’aucune ambition. A la fin du récit, la transformation n’est heureusement pas radicale, grâce à la délicatesse avec laquelle la réalisatrice accompagne l’éclosion timide d’une conscience sociale chez Roman. Car l’intrigue a beau se dérouler sur le sol américain, dans la poussière des grandes étendues désertiques de l’ouest des États-Unis, la sensibilité du film est au contraire plus proche d’une modération européenne, c’est-à-dire pleinement consciente que les rares grains de sable venus perturber le fonctionnement impassible de l’industrie carcérale s’y font écraser sans pitié. Le protagoniste du premier long-métrage de Laure De Clermont-Tonnerre n’a rien d’un révolutionnaire à l’idéologie fermement campée, en opposition manichéenne à ses geôliers, par ailleurs laissés largement hors champ. C’est davantage du côté de l’abandon d’un nombrilisme féroce au profit d’une banalité presque inoffensive que se situent les enjeux de sa douce rédemption.

L’impatience du punching-ball hippique

Violence contre camaraderie, dedans contre dehors, rigidité des procédures de détention contre impétuosité des instincts viscéraux : toutes ces oppositions sommaires n’ont pas vraiment cours dans Nevada. La fébrilité contenue du personnage principal s’y use, au fur et à mesure qu’il suit le programme de réhabilitation sur une trajectoire en dents de scie, qui sait toutefois éviter les extrêmes. Le mythe de l’homme qui se sent comme un roi une fois qu’il est monté à cheval y est au mieux alimenté partiellement, dans un souci permanent, quoique nullement oppressant, de ne pas cultiver de faux espoirs, à la fois auprès du spectateur, trop familier des passages obligés du genre, et d’un groupe de personnages dont le scénario ne cherche jamais à percer tous les secrets. De ce trait volontairement approximatif découle une certaine noblesse des situations et des relations, par exemple dans le lien qui unit, autant qu’il les sépare, Roman et le vieux maître du paddock, interprété par Bruce Dern. Un lien qui s’étend même à la collectivité le temps d’une brève séquence, prise en sandwich entre des événements plus tragiques, lorsque les détenus et les futurs acheteurs de mustangs s’unissent dans ce geste américain fort ambigu qu’est le chant de l’hymne national, avec la main sur le cœur, s’il vous plaît. C’est au plus tard à cet instant-là que se révèle toute la finesse avec laquelle la mise en scène navigue à travers les clichés potentiels d’un univers peut-être pas réinventé par elle, mais en tout cas conjugué sans faux pas notable.

Le Daim

Comédie de Quentin Dupieux  1h17

Synopsis

Georges, 44 ans, et son blouson, 100% daim, ont un projet.

Séances en Version Française (VF)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
13h30 13h30 13h30 13h30 11h10 13h30 13h30
18h00 18h00 18h00 18h00 13h30 18h00 18h00
20h30 20h30 20h30 20h30 18h00 20h30 20h30
22h30 22h30 20h30

L’avis de àVoiràLire

Après avoir tenté, l’an dernier avec Au Poste !, de mêler sa fantaisie à un genre ultra codifié, en l’occurrence le polar à la française, Quentin Dupieux se lance un défi inverse : réussir à retranscrire la folie inhérente à son cinéma, sans avoir recours à des transgressions narratives de l’ordre du surréalisme. Rien de mieux pour cela que de nous faire suivre la plongée d’un personnage dans une névrose autodestructrice. C’est à Jean Dujardin, qui n’avait jusque-là pas encore eu l’occasion de travailler avec le réalisateur, qu’est revenu le privilège d’incarner cet homme qui perd peu à peu sa raison, au profit d’un amour inconditionnel pour son manteau. Etonnamment, l’acteur nous livre, dans la peau de ce sociopathe, dont on ne connaît finalement rien d’autre que le prénom, Georges, l’une de ses meilleures prestations, puisqu’il réussit à apparaître, dans un premier temps, comme véritablement pitoyable, alors que son manteau semble encore lui servir à combler un manque d’affection, se transformant ensuite en personnage terriblement menaçant.
Adèle Haenel livre elle aussi une prestation solide, apparaissant comme ce qui semble être un ange gardien, jusqu’à ce que le scénario suscite un doute : qui manipule qui ? Toute la misanthropie de Dupieux apparaît ainsi dans le caractère tout aussi destructeur qui peut naître de la relation fétichiste de George avec son manteau en daim, que de celle qu’il va entamer avec cette jeune femme qui semble s’intéresser à lui.

La dénonciation du matérialisme se retrouve dès lors doublée d’un discours fataliste magnifiquement anxiogène. Et pourtant, Quentin Dupieux réussit à rendre son récit agréable à suivre grâce à quelques touches d’humour noir et décalé, ainsi que des choix musicaux plutôt déroutants, comme il en a le secret. Il renoue également avec le style visuel, identifiable à une lumière pâle assez laiteuse, qu’il avait déjà expérimenté dans Wrong et Wrong Cop. On retrouve donc bien le Dupieux que l’on connaît ; et pourtant, il nous surprend en parvenant à faire avancer son récit du début à la fin, sans jamais que celui-ci ne subisse de rupture de ton, ni aucun autre dispositif absurde. C’est bien la folie du personnage, et non pas celle du cinéaste, qui est à l’écran. Défi réussi.

Lourdes

documentaire français de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, 1h31

Synopsis

Le rocher de la grotte de Lourdes est caressé par des dizaines de millions de personnes qui y ont laissé l’empreinte de leurs rêves, leurs attentes, leurs espoirs et leurs peines. A Lourdes convergent toutes les fragilités, toutes les pauvretés. Le sanctuaire est un refuge pour les pèlerins qui se mettent à nu, au propre – dans les piscines où ils se plongent dévêtus – comme au figuré – dans ce rapport direct, presque charnel à la Vierge.

Synopsis

Le rocher de la grotte de Lourdes est caressé par des dizaines de millions de personnes qui y ont laissé l’empreinte de leurs rêves, leurs attentes, leurs espoirs et leurs peines. A Lourdes convergent toutes les fragilités, toutes les pauvretés. Le sanctuaire est un refuge pour les pèlerins qui se mettent à nu, au propre – dans les piscines où ils se plongent dévêtus – comme au figuré – dans ce rapport direct, presque charnel à la Vierge.

Séances en Version Française (VF)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
18h10 18h10 18h10 18h10 18h10 18h10 18h10
18h10 18h10 18h10

L’avis du « Monde » – à voir, par Murielle Joudet : Depuis que Bernadette Soubirous y a vu apparaître la Vierge Marie en 1858, la commune française de Lourdes est devenue un site incontournable de pèlerinage, visité chaque année par des millions de catholiques. C’est ce lieu pétri de mystère (plutôt que le lieu touristique) que s’attachent à filmer Thierry Demaizière et Alban Teurlai, duo de réalisateurs qui a signé des documentaires sur Benjamin Millepied -(Relève 2016), Karl Lagerfeld (Un Roi seul, 2008) et dernièrement Rocco Siffredi (Rocco,2016). On ne trouvera aucun plan sur les rues marchandes et leurs habituelles boutiques de souvenirs, les deux documentaristes s’en tiennent à filmer la poésie des lieux et rejettent hors champ porte-clés et cartes postales.

Documentaire choral, Lourdes suit le parcours d’une liste hétéroclite de pèlerins : des Gitans, des travestis, des hommes et des femmes lourdement handicapés, d’autres condamnés. Le parcours le plus déchirant se trouve être celui d’un ancien chef d’entreprise atteint de la maladie de Charcot. Avec une humilité bouleversante et beaucoup de lucidité, celui-ci nourrit l’espoir d’une guérison mais, confie-t-il, pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Une grande majorité de visiteurs vient avec le secret désir d’une guérison miraculeuse – plusieurs ont été officiellement reconnues par l’Eglise catholique. Ou, plus humblement, on vient y trouver une forme d’apaisement : la simple présence en ces lieux semble consoler les pèlerins. Les plus handicapés sont accueillis par une équipe de bénévoles attentifs et chevronnés. Pour les moins croyants des spectateurs, le miracle se situe là, dans l’attention portée à ces corps, les amitiés qui s’y nouent, les larmes des jeunes soignantes déchirées de voir partir les pèlerins.

Les réalisateurs vont et viennent entre scènes purement logistiques qui donnent à voir, selon leurs propres mots,  » l’organisation militaire » du lieu et scènes plus abstraites à la limite du surnaturel.

Douleur et gloire

drame espagnol de Pedro Almodóvar , 1h52 (vost)

Synopsis

Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner

Séances en Version Originale (VO)
Me.19 Je.20 Ve.21 Sa.22 Di.23 Lu.24 Ma.25
17h45 17h45 17h45 17h45 17h45 17h45

La critique de Elisabeth Franck Dumas, Libération

Un homme d’âge mûr, entre deux eaux. Voilà le programme de Douleur et Gloire. Il est annoncé dès le premier plan du film de Pedro Almodóvar : Salvador, cinéaste fameux en panne d’inspiration, lévite dans une piscine. Les deux eaux qui l’entourent pourraient s’appeler douleur et gloire, ou passé et présent, ou comédie et drame. Il n’y a pas à choisir : tout marche avec tout, dans ce grand bordel qu’est la vie, tout comme jadis, dans le cinéma de son enfance, l’odeur de la pisse se mêlait à celle du jasmin. Mais Douleur et Gloire n’est pas la cathédrale baroque et hystérique qu’on pourrait attendre d’un film avec un tel titre, d’un tel cinéaste. Non, si Pedro Almodóvar n’a pas eu peur de se frotter ici aux grands totems, la vie et l’œuvre, le désir et la création, la réalité et la fiction, il l’a fait avec un calme et une évidence qui ont quelque chose de stupéfiant, faisant de ce film l’un de ses meilleurs, et de ses plus autobiographiques.

Névroses : Douleur et Gloire décrit le retour à la vie d’un homme à qui Antonio Banderas prête ses traits, et Almodóvar ses névroses (autant que ses habits). Mais qu’on se rassure encore : il n’a rien de narcissique ni de complaisant. Il est, plutôt, d’une humanité telle qu’il ménage à chaque rôle, du médecin se penchant sur la kyrielle de maux dont est atteint Salvador (migraines, lombalgies, acouphène, dépression, addiction…) jusqu’à sa mère mourante lui assénant sans aigreur quelques terribles reproches, une épaisseur et une dignité auxquels les comédiens, tous exceptionnels, donnent magnifiquement corps.

Lorsqu’on rencontre Salvador, il est dans cet état quasi catatonique où l’ont plongé la mort de sa mère et une opération du dos. C’est un de ses vieux films au titre programmatique, Sabor, présenté à la Cinémathèque de Madrid, qui va le remettre sur le chemin de la vie, chemin dont les diverses stations n’auront rien de catholique : découverte de l’héroïne, qui s’avérera machine à ressouvenir, retrouvailles avec un comédien jadis détesté, puis avec un amant adoré (l’occasion d’un magnifique baiser de retrouvailles et d’adieux) et, enfin, remémoration du tout «premier désir», enfoui, dont le surgissement va permettre à Salvador de reprendre pied. Des scènes de jeunesse ponctuent ces embardées, et elles ont dès le départ la saveur idéale de l’enfance – la jeune mère a les traits de Penélope Cruz, qui elle-même ressemble à Sophia Loren, et le lavage du linge au bord de la rivière est l’occasion d’une superbe scène de chant qui s’affiche d’emblée comme moment de cinéma.

Drogue et baisers : La remémoration n’est autre que le premier moment de la création, et il ne s’agira pas ici de démêler réalité et fiction – qu’importe ce qui vient de la vie du cinéaste, meubles, tableaux, vêtements, chevelure, et ce qu’il a inventé, le plus intéressant se trouve toujours à la croisée des deux. Par exemple : cette incroyable maison troglodyte où l’enfant habite avec ses parents. Elle signifie que l’enfance est un territoire souterrain et légendaire, et ses murs lumineux sont de chaux, blancs comme des écrans de cinéma. Ils seront le creuset de projections enfantines, et la boucle se bouclera gracieusement jusqu’à l’écran vide des films à venir, écrans blancs comme on dit page blanche, que Salvador, bercé de mots et de manque, s’emploiera à emplir. Dans une série de mises en abyme bouleversantes, ce sera son comédien, Alberto, qui, s’emparant d’un texte de Salvador, viendra se poster devant un autre écran blanc, hissé sur une scène de théâtre, pour dire l’histoire de son ami, avant que Salvador à son tour ne parvienne à l’habiter, cet espace, dans le tout dernier et sublime plan du film.

Les souvenirs circulent d’un corps à l’autre, la drogue et les baisers s’échangent, les objets se lèguent, les vérités se disent, avec une générosité redoublée à l’image par l’échange miraculeux opérant entre Banderas et Almodóvar, le comédien donnant vie au cinéaste et complice de toujours sans jamais le singer. C’est ainsi que Douleur et Gloire touche à l’universel : se livrant à l’archéologie à ciel ouvert d’une conscience, il ne fait rien d’autre que nous enjoindre à faire de même. A l’image de Salvador qui, enfant, apprit à écrire au premier objet de son désir en lui tenant la main, peut-être nous prend-il aux tripes pour nous engager à devenir, nous aussi, les modestes auteurs de nos propres vies.

Louis Guichard, Télérama : (On aime passionnément)

Un cinéaste vieillissant se plonge dans les méandres de son passé… Autobiographie ou fiction ? L’Espagnol brouille les pistes autant qu’il se dévoile. Avec brio.

C’est une affaire d’hommes, bien davantage que dans la plupart des films de Pedro Almodóvar. Mais pour le cinéaste, un homme est d’abord un fils. Les premiers souvenirs qui assaillent Salvador (Antonio Banderas) le ramènent ainsi à son enfance, dans une Espagne rurale et ensoleillée, auprès de femmes — dont sa mère bien-aimée (Penélope Cruz) — qui lavent le linge au bord d’une rivière. Images idylliques de joie de vivre, d’innocence et de nature. Portrait d’une mère en infatigable travailleuse, aimante, digne et radieuse, malgré la pauvreté : le tableau est peut-être trop beau pour être vrai.

La limpidité, la luminosité de ces scènes peuvent tromper ou aveugler. Il en va ainsi de la mise en scène d’Almodóvar et de son écriture. Le film commence dans la plus grande simplicité, en s’attachant à un alter ego évident de l’auteur, ce Salvador vieillissant, reclus dans la pénombre de son luxueux appartement madrilène. Diminué par les souffrances physiques (asthme, migraines, arthrose, acouphènes…), cerné par la nostalgie et la tristesse, il ne se sent plus la force d’exercer pleinement son métier de cinéaste et, donc, ne trouve plus de sens à sa vie. Impossible de deviner, alors, quelle direction va prendre Douleur et gloire, ni quel en sera le sujet : ce brio de narrateur imprévisible demeure une rareté. Quand Salvador retrouve l’un de ses acteurs d’il y a trente-deux ans, pour une présentation à la Cinémathèque, l’énigme se renforce : l’ancien interprète, toxicomane et éteint, semble voué à rester un passeur dans cette histoire. Mais le passeur de quoi ?

Ce dessein qui se dérobe, cette fausse transparence et ces mystères tiennent, pour beaucoup, au jeu spécial auquel Almodóvar s’adonne cette fois-ci : brouiller la frontière entre l’autobiographie et l’autofiction. Salvador dit, à propos d’un scénario abandonné dans son ordinateur : « C’est un texte où je fais des aveux, alors que je ne veux pas qu’on m’identifie. » Douleur et gloire étincelle par le choc de deux désirs contraires d’Almodóvar : celui de se raconter, sur un mode quasi testamentaire, et celui de rester à jamais secret, protégé par la fiction et l’imaginaire. L’exemple le plus frappant, et le plus beau, concerne cette mère vénérée, qui traverse tout le film, à des âges différents, et qu’on verra, selon les scènes, avec des yeux marron ou très clairs… Et capable, sur le tard, de cette sentence terrible : « Tu n’as pas été un bon fils. »

La vie d’Almodóvar, en fait, se confond avec sa filmographie. C’est pourquoi défilent non seulement des acteurs familiers (y compris la discrète Cecilia Roth), mais aussi des reflets émouvants de Volver (hymne à la mère, déjà jouée par Penélope Cruz). Ou de La Mauvaise Education : enfant, Salvador, scolarisé chez les religieux, devient le soliste délicat de la chorale, mais, ici, sans la terreur sourde du film de référence. Ces scènes, à la fois proches et dissemblables de leur original, ajoutent au trouble : outre l’écart possible entre la réalité et son double cinématographique, voilà l’écart qui sépare les différentes reconstitutions d’un même souvenir.

Au cœur de ce système d’échos et de réminiscences, le cinéaste ménage des moments inédits, exceptionnels. Salvador reçoit la visite de l’homme qui fut son grand amour, des décennies auparavant. Leur conversation, entre retrouvailles et adieux, et leur baiser d’anciens amants resteront parmi les plus grandes scènes du maître, dont l’art atteint alors à une sobriété déchirante. Douleur et gloire remonte aussi à la découverte de sa sexualité, par le héros, encore enfant. Le décor inouï, une caverne aménagée en logement, la lumière blanche qui tombe directement du ciel par une ouverture dans la roche et l’évanouissement de l’enfant devant la nudité entraperçue d’un ouvrier concourent à un sommet de cinéma, à la fois mental et charnel. Pour boucler la boucle, ce souvenir inspirera à Salvador un projet intitulé El primer deseo (« Le Premier Désir »)… Deseo, comme la société de production d’Almodóvar, créée à ses débuts, avant la gloire.

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