Du 10 au 16 juillet 2019 à l’Apollo Ciné 8

Par Sophie, le 10 juillet 2019

A l’Apollo Ciné 8 cette semaine, du 10 au 16 juillet 2019, Sibyl de Justine TrietL’autre continent de Romain  Gogitore et toujours Parasite de Bong Joon Ho, Nevada de  Laure de Clermont Tonnerre au tarif Rochefort sur Toile : 6€ toutes les séances.

Sibyl

Comédie de Justine Triet, 1h17

Synopsis

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs.

Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal… qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

Séances en Version Française (VF)
Me.10 Je.11 Ve.12 Sa.13 Di.14 Lu.15 Ma.16
17h50 17h50 17h50 17h50 17h50 17h50 17h50

Critique par Jacques Morice

Dès la première séquence, il y a du vertige, de la mise en scène. Sibyl (Virginie Efira) déjeune avec son éditeur dans un restaurant japonais où les plats défilent sur un tapis roulant. C’est lui qui parle, s’emballe, à une vitesse ahurissante, lui dressant un tableau foncièrement décourageant de la littérature contemporaine, tout en se réjouissant, bien sûr, qu’elle se remette à écrire. Elle en reste groggy, au tapis, comme les sushis. Ce régal d’humour cinglant fait le lien avec Victoria, le précédent film de Justine Triet, dont on s’éloignera peu à peu. Si Sibyl reprend certains éléments de « dramédie », il surfe moins sur le burlesque, penche davantage du côté de l’introspection et de la gravité.

De manière dense et rapide, la réalisatrice a ce talent pour donner d’emblée à son héroïne un vécu, une épaisseur. Sibyl est une psychanalyste au passé tumultueux. Elle a rompu avec sa mère, a connu la passion dévorante avec un homme, a sombré un temps dans l’alcool — on la voit assister aux réunions des Alcooliques anonymes. Dorénavant plus posée, à priori, elle décide de suspendre son travail d’analyste pour se lancer dans un nouveau roman, mais elle peine à avancer. Une jeune actrice en détresse (Adèle Exarchopoulos), qui la supplie de la prendre comme patiente, va changer la donne. Margot lui raconte qu’elle est enceinte, qu’elle a une liaison avec un acteur marié (Gaspar Ulliel). Son histoire résonne fortement en Sibyl. Violant toute règle déontologique, elle se met à enregistrer sa patiente, à son insu, pour les besoins de son livre.

C’est l’appel de la fiction qui guide alors le film. Tout se met à dérailler, à s’accélérer dans la vie et dans la tête de Sibyl, sous l’emprise de courants contraires. L’ambivalence est reine, jusqu’à ce prénom qui donne le titre, étrange, tout chamboulé, amputé du « e » final et où la place du « i » et du « y » semble inversée. Un prénom qui paraît en cacher un autre, reflet d’une identité double. Cette ambiguïté, on la retrouve chez les autres protagonistes, mais traités sur le mode caustique, comme la sœur par exemple, fausse gentille, vraie perverse. Tout le monde a tendance à jouer double jeu dans cet univers de manipulation. Qui peut s’avérer très féroce lorsque Sibyl, décidément sans frein, part à Stromboli rejoindre Margot sur le tournage de son film. La réalisatrice dépeint alors de manière satirique ce qu’est le monde délirant du cinéma, sa fièvre en vase clos, son pouvoir de décupler le fiasco ou le bonheur.

Foisonnant, Sibyl embrasse beaucoup de thèmes, brosse bon nombre de personnages, sans se disperser. Le passé et le présent, la réalité et son déni, le travail, la famille, la création, tout est lié, imbriqué, de manière intime. Justine Triet est aidée en cela par Virginie Efira, qui se met à nu, se livre encore plus que dans Victoria. Dans Sibyl, elle ne cesse de passer des épreuves du feu. Qu’elle écoute, dirige, chante, chute, analyse, jouisse ou titube, elle s’affirme toujours avec justesse. Mais c’est sans doute à travers la passion et ses répercussions qu’elle trouble le plus. Et le film avec, dont le motif central palpite de façon masquée, au moins jusqu’à la fin, emplie d’émotion.

L’autre continent

Drame de Romain Cogitore, 1h30

Synopsis

Maria a 30 ans, elle est impatiente, frondeuse, et experte en néerlandais. Olivier a le même âge, il est lent, timide et parle quatorze langues. Ils se rencontrent à Taïwan. Et puis soudain, la nouvelle foudroyante. C’est leur histoire. Celle de la force incroyable d’un amour. Et celle de ses confins, où tout se met à lâcher. Sauf Maria.

Séances en Version Française (VF)
Me.10 Je.11 Ve.12 Sa.13 Di.14 Lu.15 Ma.16
18h00 15h30 15h30 18h00 11h10 18h00 18h00
20h15 20h15 18h00

La critique de Renaud Baronian

Elle, Suzanne, pleine d’énergie, fait visiter Taïwan à des groupes de touristes. Lui, Olivier, même âge, très timide et introverti, manie quatorze langues et travaille dans le même pays. Ces deux Français exilés au bout de l’Asie vont se rencontrer et s’aimer pour le meilleur et… pour le pire qui arrive rapidement. Olivier donne des signes de fatigue alarmants. On lui diagnostique une grave maladie. Les tourtereaux doivent tout abandonner pour rentrer en France afin qu’Olivier soit hospitalisé, avant de tomber dans le coma. Suzanne va l’accompagner dans son calvaire médical, le veiller…
Étonnant, enlevé, émouvant, « L’Autre continent » conte la violente cassure d’un rêve, celui de ces deux héros qui se voyaient bâtir, autour de leur amour et de leur passion pour l’étranger, leur vie loin de la France. Remarquablement interprété par Paul Amy et Déborah François, le film sidère surtout par la façon dont il va progressivement se concentrer sur la jeune femme.
Car si on a de la peine pour Olivier, diminué à l’extrême pour sa maladie, c’est Suzanne qui nous touche davantage et nous questionne. Elle qui rêvait d’exotisme, d’une vie extraordinaire, et qui se retrouve brusquement ramenée à la réalité d’un quotidien franco-français banal et triste. Elle qui, sans cesse, et tout en s’occupant d’Olivier, va garder le regard tourné vers cet ailleurs qui la fascine et auquel elle aspire. De là à de nouveau tout plaquer et repartir ? Pour le savoir, courez voir ce film magnifique…

Parasite

Thriller de Bong Joon-Ho, 2h12

Palme d’Or 2019, Cannesfilm avec avertissements

Résumé

Toute la famille de Ki-taek est au chômage, et s’intéresse fortement au train de vie de la richissime famille Park. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les Park. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne…

Séances en Version Originale (VO)
Me.10 Je.11 Ve.12 Sa.13 Di.14 Lu.15 Ma.16
19h45 17h30 19h45 17h45 19h45 19h45 17h45

La critique de Jacques Morice, Télérama (on adore) :

Le fils d’une joyeuse famille au chômage est engagé auprès d’une famille richissime. Entre film d’horreur, farce populaire terrifiante et manifeste libertaire, le cinéaste coréen a reçu la Palme d’or au Festival de Cannes 2019.

Ils sont quatre à vivre dans un sous-soI miné par l’humidité, où sont entassés en piles hautes des cartons à pizzas. Ils vivotent en vérité, se débrouillant comme ils peuvent, avec des petits boulots et toutes sortes de combines. Il y a les parents et leurs enfants, deux jeunes adultes, tous au chômage. De quoi faire pleurer dans les chaumières ? Pas vraiment. Car une bonne humeur règne au sein de cette famille unie de gentils profiteurs, qui prend somme toute la vie du bon côté, trinquant volontiers tous ensemble dès qu’une bonne opportunité se présente à eux. Justement, il y en a une. Le fils a été recommandé par un ami pour assurer des cours particuliers d’anglais à la jeune fille d’une famille richissime. Il s’y rend. La maison est une merveille d’architecture. C’est d’abord une gouvernante qui le reçoit. Puis il voit la mère, très chic, aimable mais aussi un peu lunaire. Il est engagé.

Pour la suite, on s’interdit d’en dire plus, au risque de spoiler. Et Dieu sait que des surprises et des retournements de situations (notamment un twist dément, au mitan exactement), ce sixième film de Bong Joon-ho (Memories of murder, The Host, Snowpiercer…), grand de Corée, en regorge. Servi par un scénario extrêmement habile et original (coécrit par le cinéaste lui-même, avec Han Jin-won), Parasite est une sorte de thriller socio-politique dont la conduite du récit laisse pantois. Est-ce d’ailleurs un thriller ? On pourrait aussi parler de farce (il y a des moments de grande bouffonnerie), de terreur, d’allégorie sur l’atomisation violente de la Corée ou de manifeste en forme de noyautage libertaire.

Engrenage captivant qui tient de la partie de cache-cache

Le mélange des genres, les ruptures de ton, Bong Joon-ho les orchestre brillamment, avec un souci plastique et cinématographique viscéralement attaché à l’exigence d’un cinéma populaire. On emploie « viscéralement » à dessein, car le film déploie une symbolique très forte autour du tréfonds des êtres et de la société, de ce qui est enfoui, souterrain, de ce que l’on ne veut plus voir ou de ce qu’on dissimule honteusement. De la misère et des humiliations, qui finissent toujours par remonter à la surface et nous exploser en pleine gueule. Le cinéaste tire la sonnette d’alarme, mais en stimulant l’imaginaire, à travers un engrenage captivant qui tient de la partie de cache-cache.

Où les riches, qui masquent leur morgue derrière un excès de délicatesse, et les nécessiteux, se confrontent, s’entrecroisent et sont parfois mis en miroir. L’égoïsme touche aussi la famille des parasites, laquelle se retrouve aussi menacée d’explosion. Le film sonde à travers elle les thèmes de la paternité (défaillante ou non), de la fraternité et de la reproduction, non sans parfois retrouver quelques points communs avec Une affaire de famille, de Kore-eda. Comme lui, Parasite fait d’ailleurs partie de ces rares films qu’on serait prêt à recommander à tout le monde, cinéphiles ou non. Vous l’aurez compris, voilà un film riche et foisonnant, qui a bien mérité le prix suprême du Festival de Cannes.

Nevada

Drame franco-américian de Laure de Clermont-Tonnerre, 1h36

Synopsis

Incarcéré dans une prison du Nevada, Roman n’a plus de contact avec l’extérieur ni avec sa fille… Pour tenter de le sortir de son mutisme et de sa violence, on lui propose d’intégrer un programme de réhabilitation sociale grâce au dressage de chevaux sauvages. Aux côtés de ces mustangs aussi imprévisibles que lui, Roman va peu à peu réapprendre à se contrôler et surmonter son passé.

Séances en Version Française (VF)
Me.10 Je.11 Ve.12 Sa.13 Di.14 Lu.15 Ma.16
20h15 22h30 22h30 17h35 17h35
20h00 20h00 20h00 20h00 20h00 20h00 20h00

CritiqueFilm.fr : L’homme est un animal comme les autres

Depuis le rôle qui l’a révélé en 2012 dans Bullhead de Michaël R. Roskam, Matthias Schoenaerts enchaîne les interprétations musclées de têtes brûlées. Rien de mal à cela, puisque l’acteur belge maîtrise parfaitement cet emploi et le perfectionne progressivement au fil de ses films. Ainsi, le prisonnier qu’il incarne dans Nevada est initialement l’exemple presque caricatural du condamné à perpétuité qui n’a plus rien à foutre de quoique ce soit, une brute murée dans son mutisme qui ne fait preuve d’aucune ambition. A la fin du récit, la transformation n’est heureusement pas radicale, grâce à la délicatesse avec laquelle la réalisatrice accompagne l’éclosion timide d’une conscience sociale chez Roman. Car l’intrigue a beau se dérouler sur le sol américain, dans la poussière des grandes étendues désertiques de l’ouest des États-Unis, la sensibilité du film est au contraire plus proche d’une modération européenne, c’est-à-dire pleinement consciente que les rares grains de sable venus perturber le fonctionnement impassible de l’industrie carcérale s’y font écraser sans pitié. Le protagoniste du premier long-métrage de Laure De Clermont-Tonnerre n’a rien d’un révolutionnaire à l’idéologie fermement campée, en opposition manichéenne à ses geôliers, par ailleurs laissés largement hors champ. C’est davantage du côté de l’abandon d’un nombrilisme féroce au profit d’une banalité presque inoffensive que se situent les enjeux de sa douce rédemption.

L’impatience du punching-ball hippique

Violence contre camaraderie, dedans contre dehors, rigidité des procédures de détention contre impétuosité des instincts viscéraux : toutes ces oppositions sommaires n’ont pas vraiment cours dans Nevada. La fébrilité contenue du personnage principal s’y use, au fur et à mesure qu’il suit le programme de réhabilitation sur une trajectoire en dents de scie, qui sait toutefois éviter les extrêmes. Le mythe de l’homme qui se sent comme un roi une fois qu’il est monté à cheval y est au mieux alimenté partiellement, dans un souci permanent, quoique nullement oppressant, de ne pas cultiver de faux espoirs, à la fois auprès du spectateur, trop familier des passages obligés du genre, et d’un groupe de personnages dont le scénario ne cherche jamais à percer tous les secrets. De ce trait volontairement approximatif découle une certaine noblesse des situations et des relations, par exemple dans le lien qui unit, autant qu’il les sépare, Roman et le vieux maître du paddock, interprété par Bruce Dern. Un lien qui s’étend même à la collectivité le temps d’une brève séquence, prise en sandwich entre des événements plus tragiques, lorsque les détenus et les futurs acheteurs de mustangs s’unissent dans ce geste américain fort ambigu qu’est le chant de l’hymne national, avec la main sur le cœur, s’il vous plaît. C’est au plus tard à cet instant-là que se révèle toute la finesse avec laquelle la mise en scène navigue à travers les clichés potentiels d’un univers peut-être pas réinventé par elle, mais en tout cas conjugué sans faux pas notable.

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