Pour une poignée d’Argento

Par Philippe Menneteau, le 15 juillet 2019

Le premier week-end du dernier festival du film de La Rochelle (29 et 30 juin), Dario Argento nous faisait l’honneur de sa présence.

Si, je n’ai pas eu le plaisir d’assister à sa présentation de Suspiria le samedi, en revanche, j’ai eu la joie de l’apercevoir dans mon rétroviseur un rang derrière lors de la projection du documentaire de Jean-Baptiste Thoret, Soupirs dans un corridor lointain, lui étant consacré (alors en avant-première). La chance d’être à quelques mètres du plateau lors de la rencontre qui suivit, puis carrément en face, lui bredouillant quelques syllabes à peine audibles, lors de la séquence de dédicaces concluant ce magnifique dimanche.

La rencontre

Après ce  passionnant documentaire, où Jean-Baptiste Thoret, critique et historien du cinéma,  suivit par intermittence le Maestro sur et en dehors des plateaux de cinéma depuis 2000, date du tournage de Non ho sonno (« le sang des innocents ») jusqu’au début 2019, le réalisateur transalpin put librement répondre aux questions du même J.B. Thoret, à celles d’un autre cinéaste-critique Nicolas Saada puis de quelques festivaliers, venus nombreux remplir la salle Verdière de La Coursive.

Durant cet entretien, Dario Argento revint largement sur sa période cinématographique la plus remarquable. Celle couvrant 3 décennies depuis 1970.

« Un spectateur de mes films est un spectateur actif »

Il rassura notamment les spectateurs, peut-être déstabilisés par trop d’interrogations après la vision de son Inferno, en laissant croire qu’il ne savait pas toujours où allait l’emmener ce qu’il filmait. De manière générale, il aime mettre le public dans la situation « inconfortable » de réfléchir en permanence à ce qu’il voit, lui permettre d’être actif et de pouvoir proposer sa propre interprétation des images reçues. Avant tout sensoriel son cinéma est fortement baigné de visions imprimant plus ou moins bien sa mémoire  enfantine, à l’image de ce terrifiant couloir situé dans la maison de ses grands-parents censé le conduire dans sa chambre et qui revint hanter par de nombreux avatars plusieurs de ses films. Fasciné par la construction de la mémoire,  la réception des images par l’esprit et leur imprégnation dans le temps, Argento se plaît dans ses nombreux scénarios à perdre ses protagonistes dans des dédales de souvenirs visuels dont ils doivent eux-mêmes retisser le sinueux fil d’Ariane.

Dario l’architecte

Féru d’architecture urbaine, ce que montre parfaitement le documentaire de Jean-Baptiste Thoret en replaçant des années après, le cinéaste sur les lieux de ses tournage les plus marquants, Dario Argento sut rendre tour à tour magnifiques et inquiétants des lieux aussi particuliers que la sublime villa située dans le quartier Romain de l’EUR, édifié sous Mussolini, dans laquelle se perdirent des victimes de Ténèbres ou encore la bibliothèque Angelica toujours à Rome, ainsi que le terrifiant hôtel particulier New-Yorkais rencontré dans Inferno.

Les amis

D’autre part, s’il affirme se distinguer de l’ironie de Mario Bava (dont le fils Lamberto fut l’assistant réalisateur d’Argento) dans sa manière d’exposer les meurtres, il est difficile de croire que ces films sont totalement dénués d’humour. La qualité des dialogues et l’attention portée aux rapports entre les nombreux duos d’enquêteurs (ex: Ténèbres ou Profondo rosso) accompagnant ses intrigues, tend à le prouver.

Enfin, plutôt piquant, l’Italien n’a pas manqué d’égratigner au passage certains de ses amis. John Carpenter en fit notamment les frais, qualifié de « fasciste social », à cause de sa propension paradoxale à souhaiter une société toujours plus égalitaire mais, contrôlée par un pouvoir fort.

Tout émoustillé par cette mise en bouche, je pus (un peu) profiter de cette rétrospective pour découvrir (Opéra) ou redécouvrir sur grand écran (Ténèbres, Les Frissons de l’angoisse) ses films imprégnant à jamais ma rétine.

Plongée au coeur des Ténèbres (1983)

Renouvelant avec le genre du Giallo qui fit son succès, après deux sublimes incursions dans le fantastique (Suspiria et Inferno), Argento nous offrait une fois de plus une intrigue des plus tortueuses dont il a le secret avec ce Ténèbres.

Tel un personnage de ses films, témoin récurrent des meurtres se déroulant sous ses yeux, ma mémoire me jouait également des tours. Ainsi, je croyais plus longue la formidable séquence où la jeune fille de l’hôtelier est poursuivie par un Doberman enragé avant de se « réfugier » dans la gueule du loup. Fantasmée ou non, mélangée avec une scène présente dans un autre de ses films (4 mouches de velours gris ????), en tout cas, celle-ci justifie à elle seule de voir ou revoir ce joyaux.

Profondo Fabuloso (1975)

Les Frissons de l’angoisse (Profondo rosso), c’est avant tout une rencontre entre le réalisateur et ceux qui furent ses compositeurs attitrés, le groupe Goblin, dont la musique aux accents jazzy colle parfaitement à la pellicule et accompagne sans relâche l’enquêteur, le pousse à gratter le relief de sa perception du meurtre inaugural et donc à dépoussiérer sa mémoire malmenée.

Profondo rosso, c’est aussi la preuve que les films d’Argento, quoiqu’il en dise ne sont pas dénués d’humour, du moins de pauses rafraîchissantes, comme en témoigne l’évolution des rapports entre le pianiste (« Ah, vous êtes ingénieur et vous jouez du piano en plus! ») et la journaliste. Le petit jeu amoureux qui évolue crescendo entre eux et qui l’air de rien, à travers des scènes bien senties, montre le rapport de force tourner à l’avantage de la femme libérée, autonome et sachant clairement ce qu’elle veut contrairement au mâle hésitant et sachant remettre ce dernier à sa juste place (tributaire du désir féminin) lorsqu’il se montre un peu trop arrogant et sûr de lui.

Opéra baroque n’ roll (1987)

Adepte de la caméra subjective, qu’il tient souvent lui-même en main, tenant dans l’autre généralement le couteau ou l’arme du crime, il atteint le summum de ce type de prises de vues dans ce film, jusqu’à la sensation de malaise (d’accord avec toi Simon!) en adoptant le point de vue d’un corbeau voltigeant en plein coeur du public de l’opéra lors d’une scène cruciale.

Serait-ce le film de tous les excès? étirement maximal de la tension et de la préparation avant un déchaînement d’effets visuels dans l’accomplissement des meurtres, toujours remarquable mais, parfois proche du « grand-guignol », multiplication des endroits exigus (coulisses, bouches d’aération et ces fameux escaliers et couloirs…), épisode traumatique fondateur revenant en boucle, sans oublier un maelström musical mêlant du classique au rock le plus hard, toujours signé par  Goblin et agrémenté d’une touche de Bill Wyman (ancien bassiste des Rolling Stones) et des frères Brian et Roger Eno.

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